Comptabilisation du fonds commercial (goodwill) n°1

Les implications découlant de la simple application de la théorie des droits inaliénables sont lourds de conséquences. Prenez par exemple l’exigence selon laquelle, dans une firme, ce sont les travailleurs qui néoproprient les bénéfices. Ce droit de néopropriation n’appartient qu’aux seuls membres travailleurs d’aujourd’hui et ne concerne que les bénéfices qui sont générés aujourd’hui. Cette simple exigence a des implications dramatiques en ce qui concerne la manière d’évaluer une entreprise.

En finance, la théorie classique enseigne que la valeur actuelle d’une entreprise est égale au flux actualisé des profits futurs. Mais, dans le cas de la firme, cette définition implique que les membres travailleurs d’aujourd’hui néoproprient les bénéfices futures, et que ces bénéfices ne seront pas néopropriés par les futurs membres travailleurs. Or, il est manifestement impossible que des bénéfices qui seront générés ultérieurement par des travailleurs futures puissent être néopropriés par quiconque aujourd’hui. Il est donc évident que la méthode classique d’évaluation de la firme n’est pas correcte.

Si des bénéfices futurs ne peuvent pas encore être possédés aujourd’hui, alors comment évaluer une entreprise? La seule réponse possible est qu’une entreprise ne vaut que la valeur de son actif net (sa valeur liquidative), à savoir la valeur de ses actifs moins la valeur de ses dettes. En comptabilité, cette valeur est parfois approchée par la valeur dite comptable de la firme.

La partie de la valeur supposée d’une firme qui dépasse sa valeur liquidative est appelée « fonds commercial » (en anglais goodwill). Le goodwill est un actif incorporel, et comme nous l’avons vu il ne peut pas réellement exister si ce sont les membres de la firme qui néoproprient les bénéfices. En général, le goodwill est lié à la réputation de la firme, sa marque, ou la fidélité de sa clientèle, etc. et tout élément supposé susceptible d’améliorer les bénéfices futurs. La concrétisation de ces bénéfices est incertaine et, en tout cas, il est impossible de les néoproprier aujourd’hui avant qu’ils n’aient été gagnés. Dans l’économie de marché actuelle, la vente du goodwill (ou du fonds commercial) est en réalité le vol organisé des résultats futurs du travail des membres, en violation de leurs droits inaliénables.

Les pratiques comptables sont incohérentes en ce qui concerne la question du goodwill. Dans le bilan d’une firme, le goodwill ne peut pas exister. C’est logique, car une firme n’est pas en mesure d’enregistrer des bénéfices futurs espérés en tant qu’élément de patrimoine existant déjà aujourd’hui. Et pourtant, c’est ce qui se fait lorsqu’une entreprise est acquise pour une valeur supérieure à sa valeur de liquidation : le goodwill est comptabilisé comme un élément de patrimoine à l’actif. Quelque chose qui n’a pas encore été généré ne peut évidemment pas encore être vendu; mais c’est exactement ce que la comptabilité classique permet de faire.

A titre d’illustration, prenons l’exemple d’une entreprise individuelle, c’est une firme d’une seule personne. Supposons qu’après avoir réussi à construire une bonne réputation de sa firme, cette personne décide de vendre sa firme en l’évaluant suivant la méthode actuelle basée sur le flux attendu des profits futurs. Puis, une fois la vente conclue, le seul propriétaire (et seul employé)  décide de quitter la firme, de ne plus en être membre. Il est clair que la valeur de la firme va immédiatement s’effondrer à la valeur nette d’inventaire puisqu’il n’y a plus de possibilité de gains futurs attendus. L’emballage de la firme sous la forme d’une entité juridique formelle avec l’ajout d’un (ou plusieurs) employés a permis d’obscurcir la réalité de la transaction sous-jacente.

La théorie des droits inaliénables impose que les gains futurs ne soient  néopropriés que par les travailleurs futurs; elle impose de même que la valeur d’une quelconque entreprise légitime (à savoir une firme démocratiquement gouvernée par ses membres) ne soit égale qu’a sa valeur liquidative (valeur d’inventaire ou valeur de l’actif net). Et, pour correctement respecter les droits inaliénables des travailleurs au sein d’une entreprise capitaliste d’aujourd’hui, il faut convertir la valeur des actions ordinaires en une dette vis-à-vis des actionnaires égale à la valeur liquidative et dépouiller les actionnaires de leur droit de vote dans le gouvernement de l’entreprise. Et bien évidemment, d’énormes réparations devraient êtres payées aux travailleurs des générations précédentes.

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